Madame la Ministre à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes et les membres de son cabinet
Mesdames les représentantes des organisations féministes et organisations de femmes en Haïti
Mesdames, Messieurs les représentantes et représentants des organisations de la société civile
Monsieur le Représentant du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti
Madame l’Ambassadrice de l’Union européenne en Haïti
Madame la Représentante de l’Ambassade du Canada en Haïti
Mesdames et Messieurs les représentantes et représentants d’ONU Femmes en Haïti
Madame la membre du Conseil Consultatif de NÈGÈS MAWON, Me Rosy Ducena Auguste
Madame la membre du Conseil Consultatif de NÈGÈS MAWON, Me Rose Berthe Augustin
Mesdames, Messieurs, membres de la presse
Mesdames, Messieurs nos honorables invités
Il y a dix ans, Gaëlle Bien-Aimé et moi avons lancé cette aventure. Après avoir essuyé échec sur échec dans l’organisation du spectacle “NÈGÈS MAWON” pour honorer les héroïnes de la guerre d’indépendance, nous nous sommes dit : un spectacle ne suffira pas et, comme nous n’avons pas assez de problèmes, nous avons décidé de créer une organisation. Nous l’avons créée avec une vision profondément différente, résolument innovante, portée par les artistes et les créatrices que nous sommes. Dès le départ, nous voulions une organisation feministe capable d’utiliser un langage qui parle à toutes et tous, l’art. Un langage capable de mobiliser les jeunes, de donner de l’espace à notre créativité, d’utiliser les outils à notre disposition, comme les nouvelles technologies, et de transformer notre militantisme en un projet collectif, accessible et inclusif, pour que les femmes et les filles haïtiennes puissent jouir pleinement de leurs droits, de leur humanité et de leur dignité. S’il a été extrêmement difficile de rallier la majorité à cette vision au début, certaines personnes nous ont rejoints très tôt et ont aidé à façonner cette organisation. Je veux, par exemple, citer Joanne Joseph, Jemima Augusin, Francesse Eugène, des organisations comme la FOKAL et beaucoup d’autres.
Nous étions remplies d’admiration pour nos aînées, comme la SOFA, KAY FANM, Fondation Toya, Fanm Deside et tant d’autres, des organisations dont les combats et les accomplissements nous ont transmis la rage de lutter, le désir de nous battre pour nous-mêmes, mais aussi pour toutes les autres femmes. Elles nous ont donné l’envie de donner un sens à notre engagement citoyen, de laisser un héritage et de tenter de contribuer à une société plus juste non seulement pour les femmes d’Haïti mais également pour celles du monde entier. Personnellement, des femmes comme Danièle Magloire, Nadine Louis, Marie Laurence Jocelyn Lassègue, Michèle Duvivier Pierre-Louis ont beaucoup influencé l’activiste que je suis aujourd’hui. Gaëlle et moi n’avions pas pleinement conscience, à l’époque, de ce que cette décision allait représenter. Nous ne savions pas que cette initiative changerait radicalement le cours de nos vies et de celles des personnes qui nous ont rejoints, soutenus, accompagnés, parfois quittés, mais qui ont toutes et tous contribué à construire l’organisation que vous connaissez aujourd’hui.
NÈGÈS MAWON a fait le choix d’être une organisation féministe qui ne fait l’économie d’aucune lutte. Notre voix porte non seulement pour les femmes et les filles haïtiennes, mais aussi pour toutes les personnes issues de communautés discriminées, vulnérabilisées, marginalisées, exclues ou violentées. Au fil des années, notre activisme a embrassé les combats de toutes celles et ceux qui souffrent des inégalités et des discriminations, mais aussi de la mauvaise gouvernance, de la corruption, de l’impunité, des violences systémiques, du capitalisme et des effets du colonialisme et de l’impérialisme.
Nous menons notre combat dans les rues, les communautés, les institutions et les médias, en Haïti et en dehors d’Haïti. Nous sommes partout, tout le temps, et ne négocions en aucune manière la liberté et la dignité des femmes et des filles haïtiennes. Quoi qu’il en coûte. Et cela nous a coûté. Souvent très cher. Au cours des années, cette non-négociation pour la liberté des femmes haïtiennes a occasionné de nombreux désaccords avec de nombreuses institutions et de nombreuses personnalités, même certaines qui sont avec nous aujourd’hui. Nous allons continuer à en avoir parce que la seule mission qui nous importe est la protection, la dignité, l’épanouissement et l’humanité des femmes haïtiennes. Au cours des années, nous avons protesté dans les rues, créé, agi dans les communautés, contribué aux réflexions et à la production de connaissances, fait plaidoyer, sensibilisé, éduqué et mobilisé. Nous allons continuer en respectant nos valeurs, nos principes et notre idéal. Notre travail n’est pas parfait ; il est loin d’être suffisant, mais nous promettons de faire mieux tous les jours.
Chaque membre de cette organisation, dans ce jardin aujourd’hui, est une héroïne. Je suis admirative et reconnaissante envers chaque personne de NÈGÈS MAWON qui, presque tous les jours, met sa vie et sa réputation en péril pour faire avancer notre mission. Dans une société profondément patriarcale, violente, qui s’évertue à museler les femmes, à les exclure et même à les détruire, assumer et revendiquer le fait de faire partie d’une organisation comme NÈGÈS MAWON, de porter sa vision et son message politique, et de contribuer à ses actions, est un acte de courage. Je veux rendre un hommage aux membres de NÈGÈS MAWON qui sont des survivantes de violence mais accompagnent d’autres survivantes de violence, celles qui sont déplacées mais assistent d’autres femmes déplacées, celles qui dorment des jours sur un banc d’hôpital pour accompagner nos bénéficiaires, celles qui participent aux marches et sit-ins malgré les dangers, celles qui ne comptent pas les heures, celles qui prennent les routes nationales. Un hommage à toutes celles et ceux qui maintiennent cette organisation vivante.
NÈGÈS MAWON, c’est le programme MARRAINAGE, la Maison Claire Heureuse, le Festival Féministe NÈGÈS MAWON, ALASO, la bourse Antoinette Duclair, le cycle d’études en études féministes, genre et sexualités en partenariat avec l’Université d’État d’Haïti, notre programme pour l’avortement sécurisé, notre programme binational ANACAONA avec la République dominicaine, Jenerasyon EGALEGO, le programme SANG TRÊVE pour la dignité menstruelle et tellement d’autres initiatives. Mais aujourd’hui, NÈGÈS MAWON dépasse largement ses programmes, ses projets et ses activités. Elle dépasse ce que l’on voit sur les plateformes numériques ou dans les médias. Elle est plus que nos rapports, des chiffres, des données. NÈGÈS MAWON est un idéal. C’est avant tout un espace safe pour toutes les femmes et les filles, ainsi que pour toute autre personne que ce monde exclut, violente, réduit ou tue. Cette organisation n’appartient plus à ses fondatrices, ni à ses bénévoles, ni à ses membres, ni à son staff. Cette organisation appartient à Haïti.
Elle appartient à chaque femme et à chaque fille qui a besoin d’un espace où elles se sentent aimées, respectées, valorisées, aidées, en sécurité et accompagnées. Elle appartient à la petite fille de 8 ans, survivante de violences sexuelles que j’étais, à la fillette témoin des violences conjugales dans sa maison dès son plus jeune âge, à la jeune femme survivante de violences gynécologiques et obstétricales que j’étais, celle qui avait besoin de cet espace et qui ne l’avait pas trouvé. Aujourd’hui, je l’ai créé. Reconnaissance infinie à toutes celles et ceux qui l’ont créé avec moi et m’ont permis de guérir. Et ont aussi permis à des milliers de femmes de guérir pendant ces dix dernières années.
Si vous avez déjà reçu un email de moi, vous avez sûrement déjà lu en dessous cette phrase de Dorothy Height : “I want to be remembered as someone who used herself and anything she could touch to work for justice and freedom. I want to be remembered as one who tried.” Je continuerai d’essayer. NÈGÈS MAWON continuera d’essayer et nous espérons que chacune et chacun d’entre vous seront à nos côtés.
Merci.